Le projet pèlerin

Qu’est-ce que le « projet pèlerin » ?

Le « projet pèlerin » a été un projet expérimental ayant pour but de freiner, voire faire cesser, le déclin de la population régionale du faucon pèlerin gravement impactée par la contamination aux pesticides organochlorés – DDT, Lindane, etc… durant les années 1950-1970. Il s’est agi de tenter de rendre féconds des couples de faucons stérilisés par la contamination chimique et de renforcer la population sauvage à partir de jeunes élevés en captivité.

L’hypothèse…

…était que les pesticides organochlorés se fixant de préférence sur les graisses, et les jaunes d’œufs étant particulièrement riches en graisses (64% ), il n’était pas déraisonnable de penser qu’une partie de ces pesticides pouvait être évacuée dans la ponte.

Le protocole

Prélever les oeufs de couples contaminés et les placer en incubateurs, afin de :

  • supprimer les risques de bris de coquilles sous la couveuse, permettant aux poussins les moins contaminés d’éclore, alors qu’en nature ils auraient été écrasés sous la femelle – la coquille des œufs contaminés étant fragilisée par l’ingestion des organochlorés.
  • provoquer la ponte de remplacement espérée moins contaminée – une partie des organochlorés ayant été évacuée dans la première ponte.

La mise en œuvre

Dans un premier temps il s’est agi de prélever seulement les pontes de couples stériles, puis de quelques couples productifs pour constituer une «réserve» de géniteurs captifs. Les jeunes éclos, et par la suite ceux reproduits en captivité ont été « ré-introduits » en nature. Initié de 1972 à 1973 à titre expérimental, uniquement sur des couples stériles, ce projet a été validé par un arrêté ministériel de décembre 1974.

Le choix initial…

…a porté sur des couples improductifs pour deux raisons :

  • s’assurer que le faucon pèlerin était capable, à l’instar d’autres oiseaux, de réaliser une ponte de remplacement après disparition de la première – ce qui était contesté par certains ornithologues – sans risquer de nuire à la population sauvage en cas d’échec, puisque ces couples contaminés étaient de toutes façons inféconds.
  • vérifier si ces couples pouvaient être rendus à nouveau productifs après qu’une partie des polluants chimiques ait été évacuée dans la première ponte ?

La pratique

Les œufs de quelques couples improductifs ont été prélevés 3 à 5 jours après la ponte du dernier oeuf – donc avant que les grappes ovariennes aient régressé comme elles le font naturellement après la ponte, ce qui, dans ce cas, aurait annihilée la possibilité supposée de deuxième ponte. Les cinq femelles concernées ont toutes réalisé la ponte de remplacement attendue, le premier oeuf étant pondu 15 jours après le prélèvement de la première ponte.

Les deuxièmes pontes ont été incubées au moins 1 mois – durée normale d’incubation chez le faucon pèlerin – alors qu’avant l’expérience les femelles quittaient l’aire après 15-20 jours (les œufs ayant été écrasés sous la couveuse). Certaines de ces deuxièmes pontes ont même produit des jeunes à l’éclosion, alors que les plus contaminées ont néanmoins été incubées plus d’un mois, attestant une baisse de contamination par rapport à la première ponte. Éclosion des deux premiers jeunes d’une deuxième ponte de 3 oeufs. Images JP Macchioni film “La falaise aux faucons”.

Rappelons que la ponte du faucon pèlerin compte généralement de 3 à 4 oeufs (plus rarement de 2 à 6), pondus toutes les 48 à 72 heures. L’épaisseur normale de la coquille est de l’ordre de 30-35/100 mm. Pendant l’incubation, qui dure un mois et débute à la ponte de l’avant dernier oeuf (Il découle que tous les jeunes éclosent quasiment le même jour), l’embryon pour former son squelette absorbe du calcium dans la coquille dont l’épaisseur diminue de 5 à 7/100mm jusqu’à l’éclosion. C’est pourquoi si, par exemple au moment de la ponte, la coquille ne mesure pas plus de 25/100mm – cas fréquent des oeufs contaminés – la coquille, perdant de l’épaisseur naturellement durant l’incubation, deviendra, à un certain moment, trop fine pour supporter le poids de la  couveuse et sera écrasée.

Les jeunes obtenus par incubation artificielle ont été pour certains «placés pour adoption » dans les aires de couples peu productifs et pour d’autres conservés en volière afin de constituer une souche de géniteurs captifs.

La « ré-introduction » en nature

Les ré-introductions de jeunes issus de captivité ont été réalisées selon deux techniques :

  • La « ré-injection » dans les aires de couples sauvages peu productifs : les jeunes étant adoptés par les adultes – comportement encore inconnu à l’époque, que nous avons mis au jour.
  • Le “tacquet” : ancienne technique de fauconnerie consistant à placer les fauconneaux de 20-25 jours (âge à partir duquel, recouvert entièrement du deuxième duvet, ils peuvent réguler eux-même leur température sans la couverture de la femelle) dans une aire artificielle protégée des prédateurs, en les nourrissant jusqu’à l’envol, puis jusqu’à la période de dispersion, 1 à 2 mois plus tard. C’est pendant cette période, comprise entre le premier vol et la dispersion, que les jeunes faucons (nommés « gentils » par les fauconniers) apprennent à connaitre leur territoire, les proies accessibles et à maitriser les techniques de vol et de chasse, avec l’assurance en cas d’échec de trouver “table mise” dans l’aire artificielle dont ils sont issus.

Les résultats

Le « projet pèlerin » a permis de montrer, non seulement que le faucon pèlerin était capable de réaliser des pontes de remplacement, mais aussi que les deuxièmes pontes “forcées” étaient moins contaminées que les premières.

De 1974 à 1980, une quarantaine de jeunes faucons a été remise dans la nature, renforçant ainsi la productivité effective de la population régionale et sa récupération – 18 couples en 1974, 173 couples adultes en 2016. Communication colloque Budapest 2017 en anglais.