Pourquoi présenter des rapaces en captivité ?

La question est parfois posée. Une première réponse est celle donnée plus haut expliquant l’origine de Jurafaune, mais elle n’est pas la seule.

Depuis des siècles, les rapaces – en fait tous les prédateurs – ont été considérés comme des “nuisibles” devant être combattus par tous les moyens.

POURQUOI ?

D’une part du fait que certaines espèces entraient parfois en concurrence avec l’homme pour ses besoins alimentaires et d’autre part, parce que les prédateurs considérés comme dangereux faisaient peur. Cette vision des rapports antagonistes entre l’homme et les prédateurs a été véhiculée jusqu’il y a peu dans la pensée collective.

Mais les premières études de terrain relatives à la prédation (années 50 à 70) ont montré que les déprédations occasionnées par certains individus de quelques espèces très peu nombreuses, étaient largement compensées par les avantages que les prédateurs apportent aux équilibres naturels (permettant la limitation de la prolifération de certaines espèces phytophages et la sélection des individus les plus performants par l’élimination de ceux qui le sont moins, entre autres).

C’est ainsi que peu à peu l’apriori négatif vis à vis des rapaces a évolué de façon positive, considérés maintenant comme utiles. Ces études ont de plus montré que les prédateurs occupant des rangs élevés dans les chaines alimentaires, sont par conséquent relativement rares et donc souvent en situation précaire en tant qu’espèce. Rappelons que la rareté naturelle d’une espèce est en grande partie fonction de la quantité de nourriture disponible.

Les prédateurs dépendent de la masse des proies potentielles dont ils se nourrissent. Très rares sont les espèces situées au sommet ou proches du sommet de la chaine alimentaire, plus nombreuses celles dont l’alimentation est centrée sur les proies les plus abondantes – insectes ou rongeurs par exemple. Mais la rareté des proies n’est pas le seul facteur influant sur celle des prédateurs. Viennent indirectement se surajouter les modifications de l’environnement provoquées par l’homme, aussi bien que par le comportement directement destructeurs de quelques uns. C’est pourquoi la loi de nombreux pays, dont la France, protège aujourd’hui tous les rapaces.

Que les rapaces soient protégés légalement est une très bonne chose, encore faut-il que cette protection légale soit suivie d’effets et pénètre la conscience collective. Or comment admettre la nécessité de protection d’espèces dont on ne sait pas grand-choses, si ce n’est quelques légendes dénuées de toute réalité biologique, colportées de générations en générations, alors qu’il est admis que pour bien protéger il faut bien connaître ? Les découvrir et les étudier dans leur milieu naturel est l’idée première la plus évidente.

Mais “faire du terrain” nécessite des heures d’observation souvent infructueuses, dans des conditions “climatiques” parfois très déplaisantes (ce qui en a découragé plus d’un) et ne peut donc impliquer qu’un nombre limité de passionnés, toutes conditions qui en définitive limitent grandement l’impact pédagogique escompté pour le plus grand nombre (Sans compter le fait que le non spécialiste qui “s’invite” dans la Nature pour la découvrir, se comporte trop souvent comme “un éléphant dans un magasin de porcelaine” et provoque inconsciemment des déprédations irrémédiables sans que pour autant l’espèce qu’il souhaitait observer et étudier ait pu l’être).

Autrement dit, l’éducation par l’observation des rapaces en milieu naturel sans “dommages collatéraux est, en pratique, une fausse bonne idée si elle n’est pas précédée d’une éducation adéquate. C’est pourquoi des structures pédagogiques telles que JURAFAUNE permettant d’assurer, non seulement une première approche à la connaissance des rapaces pour le plus grand nombre. En “cantonnant les nouveaux observateurs” dans un espace restreint hors milieu naturel , cela évite les déprédations engendrées par la sur-fréquentation et la dégradation de la Nature qui en découle. (D’où l’inconséquence de certaines municipalités qui, dans un souci louable de faire découvrir la Nature, tracent des sentiers d’accès à des secteurs jusqu’alors préservés, contribuant ainsi à la dégradation de la nature qu’ils prétendent protéger).

La Nature se porte mieux sans notre présence et la sur-fréquentation est incompatible avec sa protection.

Autre question : un rapace ne serait-il pas mieux en liberté dans la nature ?

Bien entendu et c’est d’ailleurs le but de l’exercice au final, mais encore faut il qu’il n’en ait pas été éradiqué et y soit encore présent. Dans le cas qui nous préoccupe, si le but ultime est bien la protection des rapaces dans leur milieu naturel, pour les raisons évoquées plus haut il est indispensable de passer par “la case éducation” à partir d’oiseaux captifs : on les voit de près, on peut les étudier facilement, on peut les toucher. Les oiseaux détenus sont ils satisfaits de cette situation ? Quelques éléments de réponse factuels.

En captivité un rapace vit en moyenne au moins deux fois plus longtemps que dans la Nature (pas de contraintes environnementales liées à la météo, à l’abondance ou non de proies, pas de concurrence territoriale, de prédation, de maladies, etc…). D’où la question : est-il plus satisfaisant de vivre plus vieux captif en volière – table mise, soins et partenaire assurés – que libre en Nature 2 à 3 fois moins longtemps ?

Les volières sont-elles assez grandes pour le bien-être des oiseaux détenus ? Pour un humain certainement pas. Pour un rapace la réponse est sans doute différente. Ce n’est pas parce qu’un oiseau est capable de voler qu’il est toujours en train de le faire. Ceci est seulement vrai pour quelques espèces telles que les albatros (encore qu’ils se posent souvent à la surface de l’eau pour manger), mais surtout les martinets qui passent l’essentiel de leur vie en plein ciel.

En revanche ce n’est pas du tout le cas pour les rapaces qui, comme nombre de prédateurs, sont très économes de leurs mouvements – dit autrement, ce sont de grands paresseux partisans du moindre effort (des expériences de laboratoire ont montré que, si pour atteindre de la nourriture disposée en hauteur en volant ou en marchant, on laisse le choix à un oiseau, il choisit plutôt la marche beaucoup moins fatigante, que le vol).

En nature les rapaces ne s’activent en vol que pour 4 raisons principales : dérangés ? Ils fuient la menace supposée. C’est le printemps ? Ils exécutent des vols de parades pour attirer un partenaire sexuel et manifester la possession d’un territoire. Ils n’ont pas mangé depuis plusieurs jours ou depuis la veille ? Ils partent à la recherche de nourriture. C’est la fin de la belle saison, les conditions alimentaires se dégradent ? Ils migrent vers des cieux plus cléments pour retrouver des conditions plus favorables. Le reste du temps ils ne font rien et restent immobiles des heures durant sur un perchoir à observer le paysage, à somnoler et peut être à “réfléchir” au sens de la vie.

Si vous habitez la campagne, vous avez sans doute déjà observé en partant au travail une buse perchée sur un piquet ? Le soir en rentrant vous retrouverez bien souvent la même buse sur le même piquet. Qu’a-t-elle fait toute la journée à vous attendre ? Sans doute volé 5-6 fois sur un dizaine de mètres pour capturer quelques rongeurs imprudents. C’est à dire que pendant toute sa journée en nature, elle ne s’est pas déplacée beaucoup plus qu’elle l’aurait fait dans une volière de 75 mètres cubes.

Et encore, comme la buse chasse des campagnols de quelques cinquante grammes seulement, en nature elle est contrainte de voler 4-5 fois par jour pour assurer sa subsistance, alors qu’en volière elle n’a plus cette contrainte alimentaire la table étant mise chaque jour de l’année.

C’est pourquoi, en ce qui concerne les rapaces, s’inquiéter de la taille des volières de détention qui seraient trop petites, part certes d’une attention louable, mais n’a pas véritablement de fondement biologique, ni éthologique. C’est un positionnement philosophique ou anthropomorphique qui tend à considérer qu’un rapace a les mêmes besoins biologiques et psychiques qu’un humain ? (Ce qui est peut être vrai pour certains de nos congénères, qui sait ?). Un exemple de même nature à propos des bacs à eau disposés dans les volières.

Avant la création de jurafaune j’ai eu à prendre soins de nombreux rapaces blessés ou de faucons dans le cadre du projet pèlerin. Cette expérience m’a permis de constater que la plupart d’entre-eux pouvaient rester des mois sans boire une seule goutte d’eau du simple fait que la viande en est composée à 60-65% environ.

À la création de Jurafaune nous n’avions donc pas disposé de bac à eau dans les volières, puisqu’inutiles. Mais à la suite des nombreuses remarques de visiteurs se plaignant du fait que “ces pauvres oiseaux n’avaient même rien à boire”, nous avons installé des bacs dans chaque volière. Ces bassines sans utilité pour le bien être des rapaces, étaient et sont toujours là seulement pour satisfaire l’anthropomorphisme des visiteurs.

Le problème est similaire pour ce qui concerne la taille des volières, une buse ne volera pas plus et n’aura pas plus de bien être dans une volière de 50 000 mètres cubes que dans une de seulement 100 mètres cubes, la plus grande volière sera seulement plus satisfaisante pour le bien être psychique du visiteur.

Quoi qu’il en soit, si quelques rapaces reproduits en captivités – incapables de survivre en milieu naturel s’ils y étaient relâchés – sont détenus en volières pour permettre l’information du plus grand-nombre et ainsi faire avancer la connaissance, donc la protection des “rapaces sauvages », c’est une bien faible contrainte à consentir, nous semble-t-il ?

JURAFAUNE créé en 1991, a été implanté à l’origine, dans les ruines féodales du parc romantique du Château d’Arlay (à visiter) où il a fonctionné pendant 20 ans.